Que pense l’Indienne, le Français et l’Allemand ?
Source : research*eu, magazine de l’espace européen de la recherche, numéro spécial d’avril 2008, article de Yves Sciama, avec quelques commentaires (bleu, en italique).
Il n’y a aujourd’hui plus grand monde pour contester que les menaces – les défis, pour les optimistes – s’accumulent sur le chemin de l’humanité. Les institutions les plus officielles rejoignent désormais les habitués de la critique sociale pour affirmer que notre développement n’est plus soutenable, et que nous risquons la catastrophe à moins de profonds changements. Mais lesquels? Faut-il plus ou moins de commerce international, de marché, de réglementations? Quelles technologies, quelles pratiques sociales méritent d’être appuyées, ou à l’inverse combattues? Faire émerger démocratiquement le projet commun qui manque cruellement à l’humanité suppose un débat courageux, éclairé et sans tabou. Pour y contribuer, fut-ce modestement, nous avons posé à trois personnalités d’envergure internationale, issues d’univers très différents, quelques-unes de ces questions cruciales pour notre avenir collectif. Chacune y a répondu indépendamment des autres. Leurs réponses, assemblées par nos soins, offrent au lecteur une réserve d’idées fécondes et très contrastées.
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Vandana Shiva, 56 ans, est docteur en physique et en philosophie des sciences. De nationalité indienne, écrivain, écologiste et féministe, c’est une chef de file du mouvement altermondialiste au plan international, dont l’engagement pour la nature et les opprimés a été récompensé par de nombreux prix. Elle dirige l’association Navdanya, qui milite pour une agriculture respectueuse de l’environnement et s’efforce de réactualiser les savoirs agronomiques traditionnels. © GNU Free Documen
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Claude Mandil, 66 ans, est ingénieur, issu de la prestigieuse Ecole Polytechnique française. Il a dirigé le Bureau des Recherches Géologiques et Minières (BRGM), l’Institut Français du Pétrole (IFP) et a été directeur général délégué de Gaz de France. Il vient de quitter le poste de directeur de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), qu’il avait occupé durant 4 ans. C’est en son nom personnel qu’il répond donc à nos questions. © OECD/IEA |
Achim Steiner, 47 ans, a étudié la philosophie, l’économie et les sciences politiques à l’Université d’Oxford, puis à la Harvard Business School. Il a été secrétairegénéral de la Commission Mondiale des Barrages, et a dirigé pendant cinq ans l’UICN (Union Internationale de Conservation de la Nature), l’ONG qui fait référence en matière de biodiversité mondiale. Il est depuis juin 2006 directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). © UNEP |
Pensez-vous que les prix très élevés du pétrole s’expliquent par des raisons circonstancielles ou qu’ils vont durer?
Vandana Shiva Ces prix sont logiques et n’ont rien de circonstanciel. Tous les experts indépendants nous disent que nous avons déjà atteint le pic pétrolier ou qu’il est imminent. La principale préoccupation des compagnies pétrolières étant de maintenir notre dépendance aux hydrocarbures le plus longtemps possible, elles sont particulièrement opaques sur l’état exact de leurs réserves, mais la vérité est maintenant connue.
Claude Mandil Il n’est pas impossible qu’à court terme, s’il y a une crise économique, le prix du pétrole subisse une très sévère correction. Mais je pense que nous sommes sur une tendance lourde au pétrole cher, moins à cause du manque de ressource physique que par manque d’investissements pour l’extraire. L’essentiel des réserves de pétrole est, en effet désormais entre les mains de compagnies nationales (du Mexique, de la Russie, du Moyen-Orient, de l’Iran…), dont la priorité n’est pas d’investir. Il y a une recrudescence du nationalisme pétrolier, dans un contexte plus général de nationalisme énergétique qui se manifeste même dans certains pays d’Europe. Soit dit en passant, l’après-pétrole n’est pas pour demain. Disons plutôt que nous entrons dans une période de pétrole plus rare, plus difficile d’accès et plus cher.
Achim Steiner Les prix élevés actuels résultent d’une conjonction de facteurs: niveau des réserves globales, croissance mondiale, politique des pays producteurs. Mais comme défenseur de l’environnement et comme économiste, je pense que le prix des combustibles fossiles devrait refléter les coûts qu’ils infligent à l’économie au sens large – et si c’était le cas les prix seraient sans doute encore plus élevés. Car ces combustibles augmentent la quantité de gaz à effet de serre de l’atmosphère, ce qui multipliera les évènements extrêmes et élèvera le niveau marin, provoquant disparition de terres agricoles et destruction d’infrastructures. Mais leur utilisation augmente également le niveau des polluants qui détériorent la santé publique dans les villes, acidifient les pluies et donc endommagent des écosystèmes productifs tels que forêts, lacs, estuaires ou littoraux. Nous savons qu’il restera des combustibles fossiles pendant longtemps encore: donnons-leur un vrai prix, qui incite à les utiliser le plus efficacement possible et à développer des énergies alternatives, allant du solaire à l’hydrogène…
Un Rappel : En ce qui concerne la consommation en énergie primaire, au niveau mondial, le fossile (pétrole, gaz charbon) représente 85 %, la biomasse 10 %, l’électro-nucléaire et hydraulique 2% chacun, tous le reste pour solaire (thermique, phovoltaique, éolien,…). L’efficacité des systèmes énergétiques nationaux (habitats, consommation, transports) au niveau mondial est à l’image de celle de la France et de l’Allemagne : 34 % de rendement. En terme d’image pour faire comprendre cela à vos interlocuteurs, pour comprendre l’aberration, servez-vous trois verres de bon vin au début du repas, jetez en deux et buvez en un seul ! Et ce n’est pas que de la faute de Carnot !
Mon commentaire et mon avis : oui, il y a bien un sous investissement du côté amont de la chaîne (extraction, …) et de la spéculation autour du pétrole aujourd’hui. Le prix du pétrole va baisser en valeur dans les prochains mois/années en Dollar par baril. Mais quand sera-t-il en Euro par baril ? Or nous européens, c’est cela qui nous intéresse ! Consommateurs de fossiles, en dépendance, en aucun cas nous serons les vrais faiseurs de prix, tant que nous ne pourrons pas nous extraire des fossiles pour notre bien-être et prospérité.
Pensez-vous, comme l’AIE, qu’un développement à grande échelle de l’utilisation du charbon est inévitable? Le captage et le stockage du CO2 (CSC) pourraient-ils pallier les conséquences climatiques désastreuses d’une telle évolution?
V.S. Le développement du charbon n’est inévitable que si nous nous obstinons dans la voie du gâchis énergétique, et si l’économie continue à promouvoir des solutions industrielles même lorsqu’on peut s’en passer. Dans ce cas, évidemment, tout basculera sur le charbon à mesure que le pétrole et le gaz s’épuiseront. Quant au CSC, il n’y a pas encore de preuve qu’il fonctionne. De plus, introduire à l’échelle industrielle des gaz ou des liquides (tout comme des gènes!) là où ils n’ont pas leur place n’est jamais sans conséquence sur l’environnement. Cela fera en outre perdurer l’usage des combustibles fossiles alors qu’il nous faut promouvoir les renouvelables – encore du temps perdu pour l’humanité.
C.M. L’expansion future du charbon est une évidence: les économies chinoises, indiennes ou nord-américaines reposent massivement sur le charbon, qui a toutes les qualités: bon marché, abondant, bien réparti… Son seul défaut est d’émettre beaucoup de CO2. C’est pourquoi il n’y a rien de plus important que de réussir le captage et le stockage du CO2. Certes cela pose des problèmes techniques et économiques pas encore tout à fait résolus, et sans doute des problèmes d’acceptabilité sociale dont les gouvernements devraient se préoccuper dès maintenant. Mais nous sommes condamnés à réussir, sinon la planète ira au-devant de jours difficiles. Il ne faut en outre pas dramatiser les risques: le CO2 n’est pas un produit toxique, il est naturellement abondant dans l’atmosphère et le sous-sol.
A.S. Le GIEC a consacré un rapport spécial au CSC, et estime qu’entre 15% et 55% de l’effort nécessaire à la stabilisation de nos émissions pourrait provenir de cette stratégie. Il y a une très grande capacité de stockage géologique sur la planète: de l’ordre de 2000 Gt (milliards de tonnes) de dioxyde de carbone! Le consensus scientifique laisse à penser que ce gaz pourrait être stocké sous forme liquide pendant des millénaires sans revenir vers l’atmosphère. Mais il est important d’établir des normes de base et des procédures sécurisées: les producteurs d’énergie risquent de ne pas investir dans cette technique si un risque de fuite les menace juridiquement. L’option la moins chère serait de fournir cette technologie à des pays comme la Chine afin de l’intégrer aux centrales nouvellement construites, plutôt que de devoir les équiper a posteriori.
Un Rappel : Les stocks de charbon sont disponibles géographiquement proches des zones de consommation énergétique.
Mon commentaire et mon avis : oui, les forces du marché (la main invisible d’Adam Smith) nous entraînent dans cette direction, c’est inévitable tant que le politique ne prend pas le sujet en main. Et comme le CSC est une utopie technologique encore et à l’horizon de 2040-2050 (EU dit 2020 pour des tête de série (à creuser,…) pour son industrialisation mondiale, nous allons encore et encore déstocker du carbone. La solution existe en donnant une valeur économique (politique) au CO2 émis que nous allons années par années faire augmenter au borne du territoire pertinent (Europe par Exemple). Ainsi le signal-prix pour la prospection/production est découplé de celui pour la consommation/conservation et rendre robuste et résilient notre système socio-économique.
Le système des permis d’émission pourrait-il financer le CSC? Plus généralement, êtes-vous favorable à ce système?
V.S. Le système des permis d’émission est à la fois éthiquement inacceptable et économiquement inadapté. Il est inacceptable parce qu’au bout du compte c’est un système qui récompense le pollueur – alors que depuis le sommet de Rio, la communauté internationale a adopté le principe du pollueur-payeur. En outre, toutes sortes d’aménagements pervers sont en train d’être mis sur pied dans le cadre de ces permis d’émission, notamment le mécanisme dit de développement propre (CDM). Sous couvert de ce système, on génère énormément d’activités polluantes en Chine et en Inde, en se félicitant d’avoir abaissé leur pollution de 10%, alors que l’on ignore des options 100% propres! En Inde, les aciéries dites à fer spongieux peuvent être financées avec des CDM alors qu’elles sont écologique- ment et socialement désastreuses. Par ailleurs, les permis d’émission constituent un système inadapté car il repose sur le paradigme industriel, ce qui le rend incapable de prendre en compte les besoins de systèmes traditionnels basés sur les renouvelables – il ignore ainsi totalement les besoins des pauvres de la planète.
C.M. Ce qu’il faut pour développer le CSC, c’est assigner un coût au carbone émis dans l’atmosphère, afin qu’il soit plus économique de l’enfouir. Ce coût peut être engendré par une taxe, ou une obligation réglementaire, ou encore un permis d’émission payant. Ce dernier me semble de loin la meilleure formule, car il permet de mettre en oeuvre les solutions à moindre coût. Je suis plutôt optimiste sur son avenir: l’expérience européenne a été très intéressante. Elle a été critiquée, mais l’Europe essuyait les plâtres, il y aura des améliorations, et je note qu’un nombre croissant de pays se déclare intéressé. On peut espérer une forte expansion de ce système dans les prochaines années, même s’il ne sera jamais universel et parfait, et qu’il devra prendre en compte les cas particuliers de certains pays ou secteurs industriels.
A.S. C’est certain, un marché de permis d’émission conçu intelligemment pourrait stimuler le stockage du carbone, et améliorer plus généralement l’efficacité de l’utilisation du charbon. Il appartiendra aux politiques de dire s’il faut mettre en place un tel système et d’éventuels aménagements particuliers pour les pays pauvres. Mais il ne faut pas oublier que, dans bien des pays, le défi est d’apporter l’électricité aux populations rurales malgré l’absence de réseau – et ici des solutions comme le solaire ou l’éolien peuvent s’avérer efficaces et bon marché.
Un Rappel : Les stocks de charbon sont disponibles géographiquement proches des fortes zones de consommation énergétique.
Mon commentaire et mon avis : Un système de permis d’émissions est un des outils qui peut être utilisé pour aller chercher les solutions de production et de conservation d’énergie les plus économiquement efficace. Cet outil reste un outil d’optimisation lorsque nous sommes sur un scénario qui semble acceptable. Or, peu à peu, de lecture en échange avec des scientifiques de tous secteurs, je commence à avoir clairement la conviction que nous sommes là avec des mesures du second ordre. Pour commencer la transition vers une société post-(carbone dominant) et sobre en énergie, il faut travailler à la résilience de notre système socio-économique. Cela veut clairement dire, qu’il soit diversifié, modulaire et les boucles de rétroaction courtes et puissantes. Aujourd’hui, l’acteur économique n’est pas incité à des comportements vertueux d’un point de vue énergétique (favoriser la conservation par rapport à la consommation) car il ne porte pas l’ensemble des conséquences de ces actes. Il redeviendra citoyen lorsque de consommateur, il deviendra producteur, si ce n’est pas à l’échelle individuelle, du moins à l’échelle de la communauté locale, qui a pour lui un sens sociologique (village, quartier, ville,…). C’est par là un changement de paradigme.
Que faut-il penser des biocarburants, qui font couler beaucoup d’encre?
V.S. La majorité des pauvres du monde utilise la biomasse comme source d’énergie – prise dans cette acception la notion de biocarburant n’est pas un problème. Le problème, c’est la transformation par des procédés industriels de végétaux en éthanol et en biodiesel. D’abord parce que de plus en plus d’études montrent que la production de ces agrocarburants consomme plus d’énergie qu’elle n’en économise. Ensuite et surtout parce qu’en essayant de répondre aux besoins d’une économie «tout fossile» par le détournement de nourriture et de terres agricoles, nous générons une crise énorme pour les plus pauvres. En Inde, un plan gouvernemental récent prévoit de planter à terme 11 millions d’hectares de jatrophapour produire des agrocarburants. Les plantations se font souvent sur des terres communautaires dont les paysans sont chassés, parfois de manière violente. En pratique, les besoins des pauvres sont bafoués pour que les riches puissent continuer à conduire leurs voitures.
C.M. L’AIE dit, depuis longtemps déjà, que beaucoup de carburants mis sur le marché sont en réalité plus nuisibles qu’utiles. L’idée que, si l’on veut utiliser des biocarburants, il faut les produire sur son propre territoire est absurde: les conditions de coût et de climat en Europe rendent ces carburants trop chers et trop émetteurs de CO2. Je crains que les objectifs de l’Union ne soient difficiles à atteindre de façon durable… Au fond, le mieux est sans doute tout simplement d’importer de l’éthanol du Brésil où on le produit mieux et moins cher, en attendant la seconde génération de carburants à base de bois ou de plantes entières.
A.S. Il est indispensable que des critères de durabilité soient mis au point et appliqués à la production de biocarburants. Il ne serait pas juste que, pour se conformer à de nouvelles normes européennes ou nord-américaines, des forêts tropicales soient défrichées afin de produire de l’éthanol ou du biodiesel. Ou que des terres agricoles soient reconverties. D’ailleurs, s’il s’avère impossible de rassurer les consommateurs sur le caractère éco-compatible de cette production, un retour de bâton est inévitable. Cela dit, les biocarburants pourraient permettre de relever une partie du défi climatique tout en fournissant aux agriculteurs des pays développés et en développement de nouvelles sources de revenus. Le Brésil affirme qu’il peut accroître sa production d’éthanol sans déforestation supplémentaire et, de fait, malgré la croissance des biocarburants, ce pays a réduit de 50% en trois ou quatre ans la déforestation. Donc c’est possible.
Un Rappel : Rien à dire de particulier
Mon commentaire et mon avis : Rien à dire de plus
Le système énergétique des pays émergents connaît actuellement un développement rapide. A-t-il une chance d’emprunter une trajectoire durable?
V.S. Les forces qui tirent le développement énergétique de nos pays (Inde, etc. – NDLR) dans des directions non durables sont les mêmes que celles qui ont poussé au «tout hydrocarbure» dans les pays industrialisés. Ces forces, notamment l’agribusinessou l’industrie automobile entrevoient maintenant le développement de leurs marchés dans des pays comme l’Inde. On annonce par exemple le lancement chez nous d’une «voiture populaire» à 2500 dollars. Or à ce prix-là, elle n’aura rien de populaire: à peine 5% d’Indiens pourront se l’offrir! Et l’usine où elle sera fabriquée, comme l’aciérie qui l’alimentera, sont installées sur des terres d’où l’on a exproprié les paysans, parfois en leur tirant dessus. Le port d’où viendront les pièces détachées empiète, lui, sur une mangrove qui protège naturellement les populations des cyclones. Un autre exemple: en Inde comme en Europe et aux États-Unis, toutes les subventions vont à l’agriculture industrielle, dix fois plus énergivore que l’agriculture biologique. En fait 95% des Indiens ne veulent pas de ce système énergétique, ils veulent simplement vivre – ce que seuls des systèmes durables peuvent leur permettre.
C.M. Du côté de la Chine, il y a une très forte volonté de prendre en compte ce problème, et je sens ce pays prêt à faire de gros efforts pour développer les renouvelables, le CSC et le nucléaire – même si tout dépendra en partie des négociations des deux prochaines années. La Chine prend d’ores et déjà des mesures d’efficacité énergétique: c’est par exemple le pays du monde où le taux de pénétration des ampoules basse consommation est le plus élevé. Et en matière automobile, les normes y sont calquées, avec deux ans de retard, sur les normes européennes. Sur ce terrain, les Chinois sont très en avance sur les Américains! Pour les autres pays émergents, ce sera sans doute plus difficile; leur politique est plus chaotique que celle de la Chine. Mais il nous faut espérer quand même car, si nous échouons, le réchauffement climatique risque d’être au dessus des prévisions du GIEC et de générer des coûts d’adaptation exorbitants.
A.S. Il y a des signes positifs. On critique souvent la Chine parce qu’elle construit une centrale au charbon par semaine, mais en fait il s’agit souvent du remplacement d’installations anciennes par d’autres plus efficaces. L’Afrique du Sud et le Brésil utilisent maintenant des indicateurs de durabilité et, en ce qui concerne les énergies renouvelables, deux des plus grosses compagnies mondiales sont en Chine et en Inde. Mais il est évidemment urgent d’accélérer les transferts de technologie vers les pays en développement. Signalons en passant que la feuille de route de Bali, qui servira de base aux futures négociations climatiques, s’y réfère explicitement. Et puis il faut accélérer la recherche: durant la dernière crise pétrolière, à la fin des années ‘70, un milliard de dollars avait été investi dans la recherche sur le solaire – ce qui a augmenté l’efficacité du photovoltaïque de 50%!
Un Rappel : Rien à dire de particulier
Mon commentaire et mon avis : Avec une forte industrialisation, extrêmement rapide, les acteurs économiques privilégient les solutions vite mises en place (basée sur des énergies stockages et denses, et avec le pétrole on a rien de mieux) et l’optimisation énergétique n’est pas la priorité. Il est clair que les dirigeants chinois vont le même constat que les européens sur leur dépendance énergétique et donc fragilité stratégique…
Le nucléaire peut-il, selon vous, nous aider à réussir notre transition énergétique?
V.S. On a parfois l’impression que depuis la découverte du réchauffement climatique, toutes les formes d’énergie qui n’émettent pa de CO2 sont devenues «durables». Or ce n’est certainement pas le cas du nucléaire, qui est dangereux et génère d’énormes volumes de déchets toxiques. Même l’hydroélectricité n’est pas toujours durable: il y a en Inde un puissant mouvement populaire d’opposition aux grands barrages qui – comme celui des Trois-Gorges en Chine – détruisent les rivières, génèrent des glissements de terrain et un risque industriel. 50 millions d’Indiens ont déjà été déplacés par les barrages! Dans les pays comme l’Inde, les énergies consommatrices de capital ne sont pas très adaptées: il nous faut régénérer les systèmes énergétiques renouvelables locaux, l’énergie animale, la biomasse, le biogaz que Ghandi avait déjà, en son temps, promu à grande échelle.
C.M. L’énergie nucléaire est absolument indispensable. Je ne vois pas comment on peut sérieusement envisager le développement durable sans une part de nucléaire dans le bouquet énergétique mondial. Hélas, cette part risque de baisser dans les 20 prochaines années, car beaucoup de centrales vont arriver en fin de vie et ne seront pas toutes remplacées. Il me semble pourtant qu’il y a une certaine contradiction à vouloir, comme l’Allemagne, à la fois baisser ses émissions de CO2, ne pas trop dépendre du gaz russe, et sortir du nucléaire! Par contre, je crois que l’on ne devrait pas favoriser le développement du nucléaire dans des pays qui n’ont pas une autorité de sûreté à la fois compétente et complètement indépendante. J’entends par là capable de fermer une centrale dangereuse malgré un coup de fil du chef de l’État!
A.S. Cela reste à voir. Le nucléaire induit un risque de prolifération, un risque terroriste, et des tensions géopolitiques d’ores et déjà visibles. Sur le plan économique, si l’on compte les coûts de la construction des centrales, de leur démantèlement, et du stockage des déchets, il n’est pas certain que le nucléaire ne nous coûte pas plus cher à long terme qu’un investissement massif dans les renouvelables.
Un Rappel : Rien à dire de particulier seulement que l’on parle ici de 2 % de la solution dans le monde (avec un « quintouplement », si les resources le permette, nous ne parlerons pas plus de 10 % !) Je vous laisse à votre conviction sur les bienfait ou non du nucléaire, en tout cas, nous ne parlons que d’une solution de deuxième ordre.
Mon commentaire et mon avis : Il est intéressant de voir combien l’avis est là aussi contrasté entre le français « centralisateur et jacobin » Mandil et l’allemand « libéral » Steiner, presque caricatural. Le nucléaire et le charbon, solutions historiques des deux pays. On oublie avec l’une ou l’autre des solutions cette nécessité de résilience et ce changement de paradigme, avec le retour au local. Nucléaire et charbon sont cependant nécessaire pour cette phase de transition vers la société post-carbone et sobre en énergie. Un vrai projet de civilisation qui passe par la dématérialisation de l’économie et la résilience de nos communautés, de la cellule familiale à l’agglomération, en passant par le village et le quartier. Combien de charbon encore et combien du nucléaire, je ne me suis pas encore fait d’idée arrêter car cela dépend que de la rapidité de la phase de transition. Et cela dépend de courage de nos politiques et de notre maturité face à ce challenge
Est-il possible d’aller vers un développement durable sans réduire notre niveau de consommation, voire sans interroger la notion de croissance, au moins dans les pays riches? Notre système économique est-il capable d’une telle évolution?
V.S. Je ne pense pas que l’économie de marché parviendra à nous assurer un avenir sans un ensemble de régulations politiques et sans soutien aux systèmes de production énergétiquement non intensifs. Si la transition vers le monde de demain se fait démocratiquement, par la discussion, l’anticipation, dans un contexte éclairé, elle peut déboucher sur une société plus équitable, avec un plus haut niveau de bien-être. À l’inverse, si une élite puissante continue à imposer des voies non durables pour faire perdurer un système sans avenir, en déniant aux pauvres leur part des ressources, alors nous verrons une érosion puis une destruction de la démocratie, un accroissement de la violence, et une véritable désintégration sociale. Au modèle dominant, centralisé, dirigé par une poignée de grandes entreprises, symbolisé par la monoculture et l’uniformité, il nous faut substituer un modèle basé sur la décentralisation et la diversité. Mais pour cela il nous faut aussi une transition éthique. Que signifie vivre pleinement une vie humaine? Le marché n’a pas de réponse à cette question, c’est à la société d’y répondre.
C.M. Il est certain qu’il va falloir mettre en place des changements profonds. Entre autres choses dans notre utilisation de l’énergie, où heureusement nous sommes très loin d’avoir épuisé toutes les possibilités de gains en efficacité. Il y a aussi quelques révolutions à faire dans les transports: peut-être le véhicule électrique, peut-être d’autres façons de concevoir la combinaison transports individuels/collectifs… En particulier, il va falloir repenser le lien entre les problèmes d’urbanisme et d’efficacité énergétique. Quant à la croissance, je dirais que désormais on se satisfait dans nos pays de taux très faibles, entre 1% et 3%: il est évident que nous n’aurons plus des croissances comme celles de l’après-guerre. Mais je ne vois pas comment on peut expliquer aux pays émergents qu’il faut limiter leur croissance alors que la richesse par habitant y est le cinquième ou le dixième de celle des occidentaux. Sans doute faut-il modifier la façon dont on calcule la croissance pour mieux prendre en compte ses aspects négatifs, mais je pense que l’aspiration à avoir plus de biens, plus de richesses, mieux se soigner et s’éduquer va durer longtemps. Et il est possible d’y répondre en consommant beaucoup moins d’énergie.
A.S. Le problème n’est pas de réduire notre activité économique mais de faire une utilisation plus intelligente de nos ressources. De la pêche à la production d’énergie, notre développement a, jusqu’à présent, gaspillé nos ressources de façon manifestement non durable. Mais il y a des évolutions positives. Un rapport récent du PNUE estime que l’investissement dans les renouvelables comme l’éolien et le solaire atteint désormais 100 milliards de dollars par an, soit 18% de l’investissement énergétique total. Le secteur des services financiers montre lui aussi un intérêt croissant pour les compagnies qui s’engagent dans le développement durable. Plus de 230 investisseurs institutionnels, pesant quelque 10 000 milliards de dollars appuient désormais les «Principes pour un Investissement Responsable» mis en place en 2006 par Kofi Annan. Ceci envoie un signal clair aux marchés, un signal que les considérations sociales, d’environnement et de gouvernance doivent devenir des préoccupations majeures pour l’économie et l’investissement. Autrement dit, la façon dont nous faisons des affaires est en train de changer – en partie parce que marchés et consommateurs réclament cette transition.
Une Conclusion rapide : A vous de savoir quel monde vous voulez ! Vous avez les clés dans vos mains, à vous de challenger vos leaders !


